Mon costard à Bollywood

Nous mangions tranquillement au Lemon Grass, un restaurant de Bandra somme toute assez agréable malgré les klaxons incessants. Soudain un indien d’une trentaine d’années en T-shirt (signe d’une certaine occidentalisation, voire d’un certain modernisme pour certains. Pour citer un ami, ici on dirait plutôt compte tenu du niveau général de vie « inde : pays de la chemise ». Et oui dans les pays pauvres il faut rester digne, on s’habille en chemise comme les grands de ce monde !) s’est dirigé vers nous. Nous étions attablés à trois, avec l’un d’entre nous un peu plus chic que les autres. Notre interlocuteur nous annonce qu’il doit trouver des blancs pour une pub Blackberry, qu’il nous trouve « corporate » et qu’on conviendrait tout à fait. J’étais le seul à pouvoir répondre présent  compte tenu de mon emploi du temps mais je ne me sentais pas trop dans ma fibre « corporate » : un T-shirt imprégné de sueur et qui pendouille (il fait chaud et humide), une pseudo barbe mal entretenue, les paupières lourdes et boursoufflées après une nuit de 13 heures. On échange les téléphones avec Zico pour se fixer un rendez-vous le lendemain.

Je suis accueilli devant les Mehboob Studios, studios de cinéma mythiques de Bombay situés également à Bandra. Je monte dans les bureaux de l’agence de pub de Zico muni de mon costard. J’enfile le costume dans les toilettes pour me faire prendre en photo, ça semble convenir. Je m’imagine déjà avec des photos de Pierre déguisé en Costard pour une pub Blackberry dans la rue, pourquoi pas…

Le lendemain, rebelote, on doit faire des essayages avec les autres indiens repérés pour la pub. Je retourne donc dans les bureaux chaotiques de l’agence, chaque salle est occupée pour tel ou tel casting, les téléphones sonnent sans arrêts, des mugs remplis de thé brulant menacent chaque personne à leur passage, dans une ambiance proche de la frénésie. J’apprends qu’il s’agit en réalité d’une pub filmée et non d’une séance de shooting et que par ailleurs le tournage se déroulerait lundi matin, c’est-à-dire lors de mon premier jour de travail pour ma nouvelle entreprise. Je n’ai pas hésité longtemps pour leur dire, compte tenu de la coquette somme qui était à la clé, que je pouvais prendre un jour de congé sans problème. Nous avons attendu un moment la costumière avant de pouvoir retourner occuper les toilettes et passer nos costumes respectifs. Mon costard leur a tapé dans l’œil. Ils souhaitaient même m’emprunter ma cravate qu’ils ont admirée tout particulièrement.  Après essayages et photos avec mes compagnons de pub, je donne mon adresse pour qu’un chauffeur vienne me prendre à 7h, lundi matin, pour m’amener à Film City : le temple de Bollywood. Excitant ! La costumière insiste pour garder mon costard qui m’attendra sur le tournage. J’ai un peu rechigné à leur laisser, avant de l’abandonner pour leur témoigner ma confiance (j’ai essayé de faire en sorte qu’ils me louent mon habit, mais ça n’a pas marché…).

Dimanche 23h, veille du tournage. Coup de fil de Suresh, le supérieur de Zico. Le tournage est annulé ! L’Inde rend philosophe. Il est souvent difficile de se réjouir de quelque chose que l’on prévoit de faire car soit il ne se passe rien, soit il se passe autre chose d’inattendu. On finit d’ailleurs par se réjouir qu’il se passe quelque chose d’inattendu, c’est précieux. Quoiqu’il arrive mon attention  fut alors portée sur ce costume otage de mains inconnues.

Après 2 jours d’attente et de coups de fil passés pour savoir où se trouvait mon habit de travail occasionnel (étant en télé-travail permanent, j’ai plutôt opté pour des tenues non conventionnelles), j’obtiens finalement une réponse de Suresh qui me dit de passer dans les bureaux mais pas dans l’immédiat… Où donc était passé le costard ? Je filais dans leurs locaux avec la ferme intention de récupérer mon bien, ce que j’ai pu faire sans encombre finalement.  Je suis toujours persuadé qu’ils ont utilisé mon costard dans la fameuse pub, j’aurais souhaité le remplir, l’occuper de mon corps… Je n’ai plus qu’à surveiller les publicités Blackberry pour voir si on n’aperçoit pas ma veste, ma chemise ou ma cravate?

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A propos kharwest

Nous sommes partis découvrir comment on vivait dans le sous-continent indien. Résultat des courses, une installation à Bombay dans le quartier de Khar West.
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